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Parents d’adolescent, parents autrement

L’adolescence, c’est connu, constitue un virage parfois difficile à négocier pour l’enfant. Mais cette phase oblige aussi père et mère à revoir dans une large mesure leur approche éducative, entre résurgence de leur passé et deuil de leur propre jeunesse. Un exercice d’autant plus délicat qu’il est souvent entaché d’un sentiment de culpabilité, savamment entretenu par la société. Comment continuer à fixer des règles et à se montrer bon parent quand les signes de l’amour filial se font plus rares ? Autant de questions qu’aborde Marie Rose Moro, pédopsychiatre à la tête de la Maison des adolescents de l’hôpital Cochin à Paris.

 

En quoi le métier de parent change-t-il quand notre enfant entre dans l’adolescence ?
Marie Rose Moro :
 « On n’est pas parent d’un ado comme on est parent d’un enfant. Et si l’on ne fait pas évoluer notre parentalité pour s’adapter à ses nouveaux besoins, à sa nouvelle manière d’être, on risque fort de se trouver en difficulté. Ce processus ne va pas de soi : contrairement à ce qui se passe quand le bébé arrive, il n’y pas là de jour J qui marque ce basculement. Quand on se rend compte du changement, il est déjà installé. Ce qui donne un sentiment d’étrangeté, parfois un peu brutal. Un peu comme pour l’ado qui se rend compte un matin en se levant que sa voix a mué ou que ses seins ont poussé. Aborder ce tournant est d’autant plus difficile que l’on dispose de peu de lieux pour en parler. Ces vingt dernières années, on a multiplié les structures pour soutenir les jeunes parents. Être parent d’ado, au contraire, est resté un exercice largement solitaire. Pire : on a tendance à nous culpabiliser, quand bien même il est évident que la culpabilité est mauvaise conseillère. On est suspecté d’avoir mal fait si notre enfant traverse des difficultés. Ce qu’il faut bien se dire, pour reprendre une notion de droit, c’est qu’on a une obligation de moyens et non une obligation de résultat. Autrement dit, il s’agit de faire notre possible pour offrir à notre ado une bonne éducation. »

Comment l’adolescence de l’enfant transforme-t-elle les parents ?
Marie Rose Moro :
 « Nous sommes, en tant que parents, interpellés de multiples manières. L’adolescence de notre enfant nous renvoie à la façon dont nous avons nous-même traversé ce passage de notre vie et fait possiblement ressurgir de manière douloureuses des questions non résolues que nous avons depuis enfouies pour devenir adulte. Cela nous apparaît souvent d’autant plus douloureux que le comportement de notre enfant va à l’encontre du récit - éloigné de la réalité - que nous nous faisions de notre adolescence. On peut tout à fait avoir le sentiment qu’elle a été très sage, alors qu’elle a donné lieu à beaucoup de transgressions. Nous avons en tout cas tendance à projeter sur notre enfant notre propre adolescence.
Par ailleurs, nous vivons peu ou prou son entrée dans l’adolescence comme un remplacement. Notre ado s’apprête à entrer dans la sexualité adulte, il aura du plaisir, demain ses propres enfants, qui nous feront grands-parents. Passer ce cap, c’est faire le deuil de sa fonction, de sa jeunesse, d’une certaine flamboyance de la sexualité, d’une infinité des possibles. Cela se traduit souvent par une vulnérabilité du couple, avec un risque d’adultère et de séparation, quand l’un des deux, souvent l’homme, refuse cet état de fait. C’est ce que les Américains appellent le ‘syndrome du nid vide’, avec l’appréhension de se retrouver face à face, quand les enfants auront quitté le foyer. »

Peut-on dire qu’à cette période le rôle de parents est « ingrat » ?
Marie Rose Moro :
 « Ce n’est pas faux. En tout cas, la tendresse et l’amour entre parents et enfants évolue. Jusqu’à la préadolescence, des câlins, des embrassades viennent plus régulièrement nous rassurer, nous montrer qu’on est, nous, parents, aimés. Mais à l’adolescence, cet amour devient encombrant pour notre enfant. Autrement dit, à ce moment-là, pour bien assumer sa fonction, il ne faut plus attendre de signes d’amour. D’où ce côté ‘ingrat ‘. Lorsqu’on pose des limites, lorsqu’on intervient - et cela est évidemment indispensable - pour protéger notre ado, on est susceptible de recevoir en retour des ‘Je ne t’aime pas’. Ou bien, on nous explique que c’est mieux ailleurs, que chez untel on peut jouer aux jeux vidéo dès le retour du collège ou qu’une telle n’est pas obligée de laisser son téléphone portable dans le salon à partir de 22 heures. Il faut parvenir à supporter cela, quand bien même on a jusqu’ici tant investi dans cette tendresse filiale. Il ne faut plus attendre de la part de notre enfant un amour inconditionnel. On tombe pour ainsi dire de notre piédestal. Car notre ado se rend bien compte qu’on n’est pas parfait, pas toujours exemplaire, et qu’on ne fait pas forcément toujours ce que l’on dit. »

Quelle attitude adopter ?
Marie Rose Moro :
 « Je dirai comme le pédiatre et psy Donald Winnicott qu’il faut rechercher une ‘authenticité’. Ou, si l’on préfère, une cohérence du comportement et des émotions. Si, lorsque j’indique à ma fille qu’elle doit être de retour à la maison à 23 heures, j’ai droit à une énième dispute, je lui explique que je suis certes blessée et triste que cela se passe ainsi mais que je n’en modifierai pas pour autant les règles, parce que j’estime qu’elles sont bonnes pour elle. Par ailleurs, même si l’on est tenté d’adopter une vision un peu romantique de la jeunesse, une jeunesse de l’esprit et du corps, il faut se garder de se comporter avec son enfant comme un copain. Ce n’est pas parce qu’on aura les mêmes références culturelles et musicales qu’on en deviendra plus aimable. C’est là une pure illusion. Les ados que je reçois en consultation le disent bien : ils ont besoin de parents. On ne peut pas stopper la marche des générations. Cela n’empêche pas, bien sûr, de partager des moments en famille, au cinéma par exemple, ou de faire ensemble une sortie à vélo. Mais il faut accepter que notre enfant ait envie et besoin de passer plus de temps avec ses pairs. »

Père et mère sont-ils amenés à jouer le même rôle face à leur ado ?
Marie Rose Moro :
 « L’un et l’autre doivent trouver la bonne distance, le bon équilibre entre bienveillance et autorité. Ils doivent être suffisamment proches de leur enfant pour pouvoir dialoguer, suffisamment distants pour qu’il puisse faire son chemin. Pour autant, à l’adolescence, les rôles sont assez différenciés. Un père qui, avec tact et respect, aborde avec son fils les questions de sexualité est dans son rôle, tandis que le comportement d’une mère qui en fait autant peut être perçu comme déplacé, voire violent. De la même manière, c’est à la mère d’évoquer avec sa fille la question des règles. Si on vit seul avec son enfant de sexe opposé ou si la famille est homoparentale, on peut proposer à notre ado de parler de ces questions avec un adulte de notre entourage, du même sexe. Le rôle des tiers de confiance - grands-parents, oncles et tantes, voisins, amis - est d’ailleurs souvent essentiel à l’adolescence, notamment lorsque surviennent des tensions avec les parents. »

Peut-on éviter ce qu’on appelle communément la « crise d’adolescence » ?
Marie Rose Moro :
 « Cette période de la vie constitue souvent une zone de turbulences. On parle parfois d’un coup de tonnerre dans un ciel serein. Pour autant, il n’y a rien d’automatique. La ‘crise d’adolescence’ n’a rien d’universel. Elle sera d’autant plus susceptible d’éclater que l’ado aura, enfant, vécu des choses difficiles. À l’inverse, le fait d’avoir connu un cadre bienveillant et d’avoir appris à respecter des règles peut constituer une forme de prévention, même si cela n’apporte évidemment aucune garantie. »

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► Les questions à se poser

Être parent, c’est se poser des questions. Et lorsque notre enfant entre dans l’adolescence, il est souvent utile d’effectuer un travail d’introspection, comme le suggèrent Marie Rose Moro et Odile Amblard en annexe de leur livre.

Les deux auteurs listent une demi-douzaine de questions susceptibles de nous faire progresser et d’aborder plus sereinement, avec davantage de bienveillance, la relation à notre enfant. Il faut notamment tenter de se rappeler quel adolescent on a soi-même été, ce qu’on a fait de nos valeurs, de nos rêves, de nos utopie d’antan. De même, il faut se demander comment on voyait ses propres parents lorsqu’on était adolescent, comment on se situait par rapport à leurs valeurs. Et précisément, ce qu’on a gardé de leurs valeurs ? Ce qu’on a, au contraire, choisi de distinct ?

Laisser valises et fantômes à la porte

Cette réflexion doit aussi nous conduire à identifier ce qui nous fait mal durant notre adolescence et à nous demander si ces plaies ont pu cicatriser. « Si besoin, il faudra faire un travail sur soi. Des parents le font à l’adolescence de leur enfant pour ne pas transmettre des ‘valises’ ou des ‘fantômes’ ».
Enfin, il est bon de s’interroger sur ce qu’on imaginait pour notre enfant avant ou à sa naissance. Cela permet de prendre conscience qu’il peut y avoir une grande distance entre nos attentes d’hier et ce qu’il est en train de devenir. Ce faisant, on peut éviter de lui reprocher quelque chose qui n’est pas de sa faute « mais qui nous appartient ou qui appartient à notre famille ».

Propos recueillis par Denis Quenneville

À LIRE

Osons être parents avec nos ados !, Marie Rose Moro, Odile Amblard - Éditions Bayard.

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